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Colombie, la mort facile, les preuves de vie
colombie
Là-bas si j’y suis
Colombie, la mort facile, les preuves de vie
Une série spéciale de reportages en Colombie
Reportage :
Daniel Mermet, Giv
Anquetil, Antoine Chao.
Assistant montage : Rafaël Mouterde.
Réalisation :
Yann Chouquet, Khoi Nguyen
Assistante :
Charlotte Perry
Répondeur :
Christophe Imbert
Du lundi 3 décembre au vendredi 14 décembre 2007, France inter, 15 heures
En poster, en T shirt, en chanson, Ingrid Betancourt est devenue une icône nationale.
On peut la voir aussi comme l’icône idéale de la vacuité médiatique.
Passée
l’émotion de « la preuve de
vie », passée la souffrance familiale mille fois
exhibée et les indignations des professionnels de
l’indignation, qu’avons nous appris depuis cinq ans sur les
causes de cet enlèvement, sur son contexte politique, social,
historique ? Sur les protagonistes du conflit armée qui
depuis des décennies déchire et terrorise la
Colombie ?
Yolanda, la mère
d’Ingrid est constamment questionnée par les
médias. Mais à condition qu’elle reste dans son
rôle de mater dolorosa. Lorsqu’elle interpelle le
président colombien en disant « Monsieur
Uribe, je vous hais ! » la phrase ne passe pas.
On nous apprend qu’un
alpiniste plante un drapeau à l’effigie d’Ingrid
Betancourt au sommet du Kilimandjaro mais on ne parle guère de
l’énorme scandale qui secoue le pouvoir en Colombie :
les paramilitaires et la parapolitique.
Régulièrement,
les journalistes déplorent le manque
d’intérêt du public pour les pays lointains. Or la
figure de la « franco-colombienne » Ingrid, ouvre
une passerelle pour aller voir là-bas si j’y suis.
On sait que les otages sont
prisonniers des Farc, la guérilla
« marxiste ». Des terroristes, selon la liste
établie par les Etats-Unis. Quelle est leur histoire, leur lien
avec le narcotrafic, la raison de leur impopularité alors
qu’ils prétendent combattre pour le peuple ?
Et sait-on que les
paramilitaires d’extrême droite figurent sur la même
liste dressée par Washington ?
Tout comme la lutte contre
le terrorisme (war on terror) a permis de renforcer
l’hégémonie des Etats unis dans le monde
après les attentats de septembre 2001, la lutte contre la
guérilla en Colombie a fourni le prétexte au
développement d’un véritable terrorisme
d’Etat.
Les unités
paramilitaires, regroupées au sein de l’AUC
(Autodéfense Unie de Colombie), sont responsables de la
majorité (70%) des homicides. Entre 1997 et 2003, 5 millions
d’habitants ont été spoliés de leur terre
par les paramilitaires afin d’implanter des palmiers à
huile dans le cadre du développement des agro-carburants voulu
par l’actuel pouvoir.
On estime à 4
millions le nombre de déplacés venus
s’échouer dans les bidonvilles autour des grandes villes.
En 1999 selon un rapport de l’ONU, 73% des massacres
d’autochtones étaient imputables aux
« Paras ». En 2006, 72 dirigeants syndicaux ont
été assassinés en Colombie. En avril 2007, la
multinationale Chiquita Brand était condamnée à
payer 25 millions de dollars pour avoir financé des
paramilitaires impliqués dans des meurtres de syndicalistes.
Et ceci avec
l’étroite complicité de l’armée, avec
la bienveillance de l’élite politique, avec le soutien et
le financement des milieux d’affaire et du narcotrafic.
Aujourd’hui dans le
cadre de la « démobilisation », les chefs
paramilitaires parlent. La classe politique au pouvoir est
éclaboussée jusqu’aux plus hautes autorités.
Chef de la Police, chef des services secrets, membres du
Congrès, maires, élus, sont accusés de soutien
logistique, formation, financement, conduite d’organisations
d’extrême droite.
En mai dernier, dans ses
déclarations à la justice, l’ancien chef
paramilitaire d’extrême droite, Salvatore Mancuso
dévoilait comment ces milices se sont développées
à l’instigation de la classe dirigeante. « Le
plan a été orchestré d’en haut. Le secteur
privé a financé, les hommes politiques en ont tiré
profit et l’armée tirait sur tous les opposants,
guérilleros ou pas ».
Peu à peu le cercle
se resserre autour du président Uribe. Lâché par
les démocrates états-uniens, même son ami W. Bush
prend ses distances…
Or, curieusement
c’est le président du pays voisin qui fait l’objet
de toute la vigilance des médias et des
« intellectuels » français. Le
vénézuélien Hugo Chávez est la cible
quotidienne d’un peloton acharné de critiques qui –
étrangement-, n’éprouvent pas la même
curiosité pour son homologue colombien.
Comment expliquer ce bien curieux déséquilibre ?
Comment les aider à diversifier un tant soit peu les cibles de leur courageux courroux ?
Avec cette question (et quelques autres) nous partons pour la Colombie…
Dans le sud, à
Puerto Asis, dans le Putumayo, avec les familles des disparus et des
massacres opérés par les paramilitaires en 1999. Avec les
paysans victimes des fumigations voulues par le plan Colombie. Des
milliards de dollars fournis par les Etats-Unis depuis 1999 afin
d’éradiquer la culture de la coca. Aujourd’hui le
narcotrafic est toujours aussi prospère.
Avec Doña Amparo,
chef Awa, avec Marina, jeune femme Kofan. En Colombie, 80% des 13
millions d’autochtones et des « afro
colombiens » vivent en dessous du seuil de pauvreté
alors que les 25% des Colombiens les plus riches se partagent des
revenus 30 fois plus élevés que les 25% les plus pauvres.
Avec la section des Droits
de l’Homme de la Fiscalia, équivalent de la police
judiciaire, une longue (!) marche pour exhumer et identifier les restes
des innombrables victimes du conflit armé qui déchire le
pays depuis quarante années.
À Bogotà,
tout sur les vêtements blindés, le Jésus dont les
cheveux poussent chaque jour, le cinéma porno, la conversion
d’Antoine Chao, les plus belles musiques du monde et les petites
boutiques obscures.
Et Yolanda Pulecio, la
mère d’Ingrid, grande bourgeoise courageuse et
engagée, (oui vous avez bien lu) qui, dans
l’émission destinée aux otages (Voces del
secuestro) sur Radio Caracol, mêle sa voix à toutes celles
qui, dans la nuit, envoient des messages sans retour pour des
frères, des enfants, des bien aimées murées dans
la jungle.
Avec le chœur des
jeunes auxiliaires de la police venus à la radio en uniforme
pour chanter bon anniversaire à leur capitaine, prisonnier des
Farc.
Avec les paysans de la
Communauté de paix de San José de Apartado, animé
par Javier Giraldo, prêtre jésuite ami de Noam Chomsky.
Superbe exemple de résistance, volontairement coincé sur
la ligne de front entre la guérilla et les
« paras ». Sous la pluie, une longue marche vers
la ville à la mémoire des quatre paysans de la
communauté abattus au cours du dernier mois.
Avec Juana, entrée
dans la guérilla à treize ans et qui vient d’en
sortir au bout de 11 années en arme. Elle parle longuement
d’Ingrid Betancourt, dont elle avait la garde et qu’elle
rêve de soutenir lors des élections de 2010.
À Ciudad Bolivar,
avec des paramilitaires en rupture, avec de joyeux retraités qui
jouent à lancer des palets de plombs sur des pétards
roses.
Avec Jorge Enrique Botero, journaliste et écrivain qui nous dévoile enfin ce que sera l’issue du conflit.
Plus une ancienne reine de
beauté, plus un cheval maigre et sa charrette de fleurs, plus un
déjeuner de soleil dans la Candelaria, plus, tout au long du
voyage, remontant lentement des profondeurs, les Cien años de
soledad…
Là-bas, 30 novembre 2007
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